Les 3 premiers chapitres


1 - Le Départ

 

 

[Jeudi matin – 8 h 42]

— Un message à cette heure-ci ? C’est qui ? demande

ma femme, sourire aux lèvres, la curiosité bien visible.

— Ma mère.

— Elle veut quoi… ? Hein ? Toujours curieuse.

— Je ne sais pas… tu ne me laisses pas le temps de

regarder, dis-je d’un ton sarcastique.

SMS :

[Maman]

Coucou mon grand ! Vous passez ce week-end ? Je ferai

des lasagnes 🙂 !

[Moi]

Ccou mère, non déso. On part avec Élise, on ne sera pas

là. Mais lundi on est de repos, on peut se voir le soir.

[Maman]

Pas de souci fiston, on fait ça lundi ! Vous partez où ?

[Moi]

Grosse rando en montagne. Élise a trouvé un beau coin

pour nos 12 ans ensemble. Beaucoup de montagnes,

beaucoup de verdure, et beaucoup de lacs 🙂. Tout ce

qu’on aime !

[Maman]

Oh super ! Profitez bien, et tenez-moi au courant quand

vous êtes arrivés. Soyez prudents, bisous à vous deux.

[Moi]

Promis. Merci, bisous à vous deux aussi !

 

Je repose le téléphone sur la table à côté de mon lait

au chocolat, bouillant comme j’aime.

La lumière du matin glisse sur les outils de l’atelier,

apaisante.

Elle est déjà là, concentrée : un morceau de mousse

dans une main, la colle dans l’autre. Encore en pyjama,

les cheveux attachés, les yeux fixés sur son travail. Elle

est sûrement en retard et ne s’en rend même pas

compte. Elle dégage un calme que je n’explique pas. Elle qui passe son temps à trop réfléchir, à s’inquiéter pour…

hum… et là, c’est juste elle.

Je reste un moment à la regarder. Sa façon de peindre

les figurines, la précision de ses gestes. Parfois j’ai

l’impression qu’elle ne respire plus, qu’elle devient une

partie du décor.

Dommage que mon appareil photo ne soit pas à

portée de main.

Je regarde mes dioramas : les vallées, les maisons, les

petits chemins… tout est minuscule, comme j’aime. Ça

me ramène à elle, à nous. Les souvenirs viennent sans

prévenir : un lac, un chat adopté, des rires. Rien de

spectaculaire, juste la vie. Je passe mes doigts au-dessus d’un décor. Ça ne change rien, ça ne ramène pas les moments, mais… ça les garde présents. Et ça sufit un instant, pour sentir que tout n’est pas parti.

— T’as fini tes commandes, p’tit cul ?

Elle ose me demander, alors qu’elle est en retard…

quel toupet !

— Presque. Il me reste à vernir celui avec la cascade,

lui dis-je avec un grand sourire.

— On part demain matin, et mes parents viennent

manger ce soir. Alors arrête de rêvasser, sinon je pars

sans toi ! Elle m’envoie un clin d’œil.

— Oui, t’inquiète. Et si tu pars sans moi, tu vas te

perdre dans la forêt, dis-je en lui renvoyant son clin

d'œil.

Elle lève les yeux pour me taquiner. Elle sait très bien

que tout sera terminé à temps.

— Tu cuisines quoi pour les parents ce soir ?

Je lui répond fier :

— Ma spécialité !

---

[Le soir même – 19 h 25]

L’odeur de mon gratin de courgettes à la viande

emplit la cuisine. Ses parents sont installés autour de la table, leurs verres à moitié pleins. Son père parle fort,

comme toujours, et sa mère rit à ses propres blagues, pas forcément drôles mais toujours contagieuses. J’aime ces moments-là. Tout est simple.

— Alors, ce week-end en montagne pour vos douze

belles années ? demande son père.

— Une randonnée presque tranquille, répond Élise.

Juste pour profiter du calme… et soufler un peu.

— Et préparer le prochain diorama, non ? rigole son

père. Je parie que t’as déjà repéré des coins pour

ramasser du bois !

— Bien vu, dis-je en riant. Le thème du prochain… Le

chemin des douze longues années.

Élise rit, sa mère sourit aussi, mais plus doucement

que d’habitude.

— Tant que mon beau-fils tient la main de ma fille,

dit-elle, vous trouverez toujours votre chemin.

Ses mots me touchent plus que je ne veux le montrer.

Un instant suspendu, doux… avec une ombre que je

n’arrive pas à définir.

— Douze ans déjà… soufle son père.

— Oui, à se supporter mutuellement, ajoute Élise en

riant. Pas mal pour un vieux couple.

— Tant qu’il n’y a pas de cris et que vous êtes

complices, conclut son père, vous êtes parfaits.

Et même si tout semble parfait, le sourire fragile de sa

mère me reste en tête.

Quand ils partent, la maison retrouve son calme. Je

les adore, mais ça fait du bien. Il ne reste plus que le

bruit des assiettes, l’eau du robinet, nos gestes lents. Les chats miaulent, jurant qu’ils n’ont jamais mangé.

— Ouvrez les yeux. Votre gamelle est pleine, dis-je,

désespéré.

Élise fredonne en essuyant un verre. Je m’appuie

contre le mur, et je la regarde. C’est ça, le calme parfait.

Pas le silence. Elle.

Je lui rappelle gentiment :

— On ne devrait pas traîner. Demain on part tôt.

— Je sais. J’aime bien les veilles de départ.

— Moi aussi.

Elle pose le torchon, s’approche, passe sa main sur

ma joue.

— J’ai passé une excellente soirée. Et toi ?

— Oui, merveilleuse.

On se rapproche, lentement.

— Embrasse-moi, dit-elle.

Mes pensées s’égarent…

---

[Vendredi matin – 6 h 43]

Le soleil traverse la vitre de l’atelier. Je range les

derniers outils. Les dioramas sur la table sont prêts à

être livrés. Je les observe, fier, un peu nostalgique.

Comme si chaque miniature retenait un morceau de

nous.

Elle apparaît dans l’encadrement de la porte, sac sur

l’épaule.

— T’es prêt ?

— Presque. Je dois dire au revoir aux chats, sinon

elles vont faire la gueule.

Les deux monstres sont afalés sur le canapé. Je

m’avance, attendri.

— On revient vite, les filles, promis.

Élise rit derrière moi.

— Elles t’en voudront quand même. Des gros bisous,

les filles.

Je prends mon sac, l’appareil photo, les clés. Je vérifie

la gamelle des chats, la porte. On part. La porte claque,

résonne un instant dans la maison vide.

Sur la route, elle met une musique douce, un peu

vintage. Sa voix se mêle à celle du chanteur. Je l’écoute

en silence. Elle ne chante pas souvent, mais quand elle le fait, j’ai l’impression que tout va bien.

Le paysage change : les plaines deviennent collines,

puis montagnes. Le ciel est clair. On parle peu. Tout va

bien.

On s’arrête dans une station-service, une de plus sur

la route de la montagne. Elle prend un sandwich au

thon, moi au poulet. Rien de passionnant, mais un

souvenir de plus.

Clic

Je prends une photo d’elle sur le capot, cheveux dans le vent, soleil dans les yeux.

— Arrête, me dit-elle en riant.

Encore une bonne heure de route avant d’arriver.

---

[Le matin même – 9 h 05]

On est arrivé. Le parking est presque vide. Le silence

est dense, enveloppant. Les montagnes nous dominent, paisibles. On s’étire…

Elle lève le visage vers le ciel.

— Ça sent bon.

— Ça sent la liberté.

Elle rit.

— C’est pour ça que je t’aime, tu dis toujours des

conneries poétiques.

— C’est ma spécialité.

On prend un selfie devant les montagnes, puis on

avance. On se chahute comme des enfants, loin

d’imaginer que ce souvenir deviendra le dernier.


2 - Le Sentier

 

 

Le début d’une journée que je sens forte en émotions.

On s’approche du panneau des sentiers.

Trois options: une boucle, pas pour nous ; une autre de dix bornes, de la rigolade ; et la dernière, quinze, celle qui mène aux chalets où on doit passer la nuit. Le choix est vite fait.

Avant que j’oublie, petit message à ma mère pour dire

qu’on est bien arrivés.

SMS :

[Moi]

Ccou 😊 On est bien arrivés ! Super temps ici. Bisous, à

lundi !

Je range mon téléphone et on attaque la montée. Le

ciel est clair, l’air frais, un matin où tout semble en

ordre. Parfait.

Élise marche un peu devant moi, légère, son sac

rebondissant à chaque pas. Je rigole, je l’entends

chuchoter :

— Couillon, va… c’est ta tête qui va rebondir.

Elle se retourne et me tire la langue. On rit, juste

comme ça, sans réfléchir.

Une demi-heure plus tard, petite pause. Le paysage

est immense. Mon portable vibre enfin.

SMS :

[Maman]

Coucou mon grand. Super, profite bien ! Passe une belle journée, je t’aime, bisous.

Je souris et je reprends la marche. Un magnifique

point de vue s’ouvre sur une montagne lointaine.

— On se fait un selfie ? je demande, content comme

un gamin.

— Toujours. Et évite la grimace.

On se colle l’un à l’autre. Le vent soulève une mèche

de ses cheveux. Clic…

Quelques mètres plus loin, elle s’arrête pour admirer

le paysage. Je sors mon appareil photo : les crêtes, les

vallées, les ombres, la lumière… Un bleu pur dans le ciel, des rochers découpés net, la forêt qui descend en vagues.

Chaque photo devient un morceau de cette journée. Et,

au fond, une excuse pour mes maquettes. Le travail n’est jamais loin.

On continue. Le vent agite les pins, l’air sent la résine

et la terre humide. Elle avance sans efort, je traîne un

peu derrière, toujours en train d’observer. Elle s’arrête,

prend une photo et moi, je photographie une très belle

plante. Sa tige vrillée donne à sa fleur violette un aspect étrange, presque tordu.

— Les fleurs sont aussi mignonnes et tordues que

nous, dis-je en riant.

Elle m’envoie un clin d’œil et repart.

On croise un couple de randonneurs, essouflés mais

souriants.

— Bonjour, excusez-nous ! Le sentier va bien jusqu’au

village ?

— Bonjour oui, tout droit. À gauche, c’est juste le

parking, prévient Élise. Vous ne pouvez pas vous

tromper.

Enfin… pas trop. L’homme rit.

— Merci. On n’a pas envie de finir en exploration

imprévue.

— Vous avez l’air d’être des pros, ajoute Élise.

— Pas du tout, avoue la femme. C’est lui qui a insisté

pour “la grande randonnée”. J’ai dit oui sans réfléchir.

— Ah, le fameux “je te promets que ça vaut le coup”,

je réponds.

— Exactement, dit l’homme en souriant. Avec une vue

magnifique en prime, bien sûr.

On rit tous les quatre. L’échange est léger, simple. Ils

repartent vers le village, leurs rires perdus dans le vent.

On continue la montée, les jambes plus tendues

qu’avant. Le sentier se resserre, un peu plus raide. Elle

ouvre la marche, je prends encore des photos. Les pins

projettent de longues ombres, la poussière danse.

Il est midi. Casse-croûte ! On s’assoit sur un rocher à

l’ombre. Sandwich au thon pour elle, poulet pour moi.

— Bon appétit, p’tit cœur.

— Merci, p’tit cul.

Je fais mine d’être sérieux.

— Le meilleur sandwich de ma vie.

— Pareil, dit-elle, la bouche pleine.

On rigole, on mange tranquille. Un long moment sans

parler. Le vent sufit. Puis on repart.

Je l’observe, concentrée. Pas de romantisme forcé,

juste elle. Sa façon d’avancer comme si le chemin lui

appartenait.

— Attends-moi !

— Trop lent ! renvoie-t-elle sans se retourner.

On atteint une petite crête, la vue est incroyable. Il est

un peu plus de dix-sept heures, le soleil baisse, la

lumière devient légèrement dorée. Nous sommes bientôt

arrivés au chalet. Je prends encore quelques photos.

Elle reste là, silencieuse, à regarder le monde étalé

devant nous.

On se moque ensuite de nos poses ridicules.

— Regarde celle-là. On dirait que je tente de séduire

un rocher.

— Tu crois ? répond-elle en éclatant de rire. Attends

de voir mon arbre… Il me fait de l’œil.

On rigole comme des idiots, même la nature a l’air de

jouer avec nous.

Quelques minutes passent, on avance encore. Le

sentier devient plus raide. La lumière devient miel. La

fatigue arrive. Tout est parfait.

---

Puis ce bruit. Un grondement bref, profond. Pas du

tonnerre… autre chose. Comme si la montagne respirait

sous nos pieds.

Elle se retourne.

Nos regards se croisent.

Une seconde.

Une seule.

Une éternité.

Une pierre roule. Puis une autre.

Et tout bascule.

Pas le temps de comprendre. Un éclair de bruit, une

pression, un soufle.

Puis…

plus rien.

Noir. Un noir dense, total. Un noir qui avale tout. Je

ne sens rien, ni sol, ni vent, ni douleur. Rien.

Le temps s’étire. Des secondes ou des heures ? Je ne

sais pas. Je flotte ou je tombe, impossible à dire.

Une pensée surgit : Je suis encore là ?

J’essaie d’appeler son nom, impossible, aucune voix.

La panique grimpe. Ma femme va bien ? Elle était un peu plus loin… assez pour être épargnée ? Ou pas ?

Le temps n’a plus de forme. Je ne sais plus si je

respire ou si je rêve. Je suis perdu. Tout est confus.

Et c’est là… que je l’entends.

— Léo !

 


3 - Le Néant

 

 

— Léo !

La voix traverse le noir, claire, ferme, sans colère. Je

sursaute. Du moins j’en ai l’impression.

— Qui… qui est là ? Élise ?

Ma voix me paraît étrangère, lointaine, presque pas la

mienne.

— SUFFIT !

Le mot tombe comme une pierre : sec, précis.

Une lumière jaillit alors dans ce néant, trop vive pour

que je la supporte. Je n’ai plus de paupières, mais mon

esprit tente malgré tout de plisser quelque chose, par

réflexe.

La sensation est étrange, celle de ne plus avoir de

corps… c’est inexplicable.

Une forme se dessine dans ce halo lumineux,

peut-être humaine ? Ou peut-être que j’essaie juste de lui

donner une silhouette. Je ne sais pas si je vois… ou si

j’imagine.

— Où suis-je… ? Ma voix tremble. J’ai besoin de

mettre un nom sur cet endroit, de savoir où je suis.

— Appelle-le comme tu veux, répond la voix. Ce lieu

existait avant toi, ceux qui sont déjà passés par ici lui ont laissé un nom. Il n’a aucune importance. Mais si tu veux une réponse… beaucoup l’ont appelé la Frontière.

Je crois froncer les sourcils.

— La frontière. Je… je suis mort ?

Le noir total, la lumière, l’absence de sensations… ça

me paraît logique. Putain… non. Il faut que j’en sache

plus. Je peux pas finir comme ça.

Une vibration dans la lumière. Un mouvement. Ou

une illusion. J’ai l’impression qu’elle esquisse un sourire.

Ou c’est juste moi qui veux y voir un visage.

— Je n’ai qu’une seule question à te poser, reprend la

voix. Souhaites-tu rejoindre la paix éternelle… ou revoir

les tiens, en tant qu’observateur ? Tu ne pourras pas les

toucher. Tu ne pourras pas interagir. Et ils ne pourront

te voir.

Je reste figé. Ce décor vide, cette voix, et cette

question débile… Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui m’arrive.

— Je n’ai que deux chemins possibles ? Je suis obligé

de faire un choix, là, maintenant ?

— Tu as tout le temps pour répondre, comme tous

ceux passés avant toi. Mais souviens-toi, Léo… le monde continue de tourner. Même ici. Même sans toi.

Je veux répondre, poser une autre question, mais la

lumière vacille déjà.

— ATTENDEZ… vous êtes qui ?

— Réfléchis, Léo. Je reviendrai.

— BORDEL DE MERDE ! Répondez-moi !

Rien. Le noir. Le silence. Le vide. C’était quoi cette

chose ? Il me laisse seul, subitement, seul avec mes

pensées et mes questions.

Je sens encore quelque chose… ou j’en ai

l’impression. Comme si mon corps était là, mais ne me

répondait plus. Une sensation d’amputation, étrange,

glaçante. Et le temps n’a plus de sens. Dix secondes, dix heures, dix ans ? Tout est pareil. Aucun repère.

Élise. Ton regard à cet instant. Cette seconde qui

paraissait éternelle. Cette peur. Ce que tu as vu. Est-ce

réel ? Est-elle vivante ? A-t-elle été touchée par

l’éboulement ?

Et cette chose, cette voix, compte-t-elle vraiment

revenir ? Je trouve ça assez pourri de sa part de me

laisser seul. Suis-je vraiment seul ? Sa phrase… Le

monde continue de tourner. Ça veut dire quoi ? Je suis

mort. Je ne vois pas d’autre explication.

Moi qui pensais qu’il n’y avait rien après… je me suis

planté ? Non. C’est peut-être encore pire. Il n’y a rien.

Mais je pense encore. Pour combien de temps ?

L’éternité ? Un cauchemar sans douleur… mais sans fin.

Ma femme et mes parents me manquent.

Terriblement.

— J’ai besoin de vous, là, maintenant.

Mes chats… mes filles… c’était la dernière fois que je

les voyais. Je murmure, avec un sourire amer :

— Je vais vous manquer un peu ? Pff… vous préférez

votre mère de toute façon. Et dire que je vous avais

promis de revenir.

Ma mère… Le dernier message, c’était juste pour

décaler le repas. Et je ne sais même plus si je lui ai dit

« je t’aime ».

Et mon père… Cela fait quelques jours que je n’ai pas

pris de nouvelles. La dernière conversation…

C’était quoi ? Ah, oui. Son idée de diorama que j’ai

détestée. Je lui ai répondu en riant : « Elle est pourrie,

ton idée. » Super. Magnifiques derniers mots.

Stop. Concentre-toi. Respire… enfin… pense autrement. La question. Cette putain de question. La paix… ou revoir les miens. Mais quel délire. Le choix est déjà fait. Revoir les miens, c’est ça, la paix. Qu’il est con.

— C’est bon, tu peux revenir. Mon choix est fait !

Peut-il m’entendre ?

— Comme tu l’as dit, le monde continue d’avancer,

alors dépêche-toi !

---

Je déteste attendre sans rien faire. C’est pire que les

files d’attente à la Poste, mais sans un mec derrière qui

râle :

« J’attends, j’attends, j’en ai marre, j’me casse ! »

On en rigolait, mais j’avais de la peine pour les

employés. Un souvenir débile qui remonte.

Et moi je fais quoi ? Je gueule ? Ou je reste calme ? Je

vais le tester. Je dois savoir qui il est, pourquoi je suis ici exactement.

Mais avant même que je termine, la lumière revient.

— As-tu fait ton choix ? Sa voix claque, nette.

Je reste silencieux quelques secondes, puis je me

lance.

— Je veux revoir les miens. Je dois savoir si ma

femme va bien. Si elle est encore en vie, et comment vont mes parents. Je veux juste ça. Dis-le-moi, et je trouverai la paix.

La voix répond, posée, presque lasse :

— Tu cherches des certitudes qui ne m’appartiennent

pas. Je ne suis pas celui qui éclaire, seulement celui qui veille. Ces choses-là me sont voilées autant qu’à toi. Ce que je peux faire, c’est te ramener à la seule question qui compte.

Je soupire, agacé.

— Si je décide d’y retourner… juste voir. Un regard. Je

pourrai obtenir la paix ensuite ?

— Ce serait trop simple, murmure la voix. Revoir les

tiens t’ancrerait davantage dans ce que tu viens de

quitter. Tu pourrais les voir, mais jamais leur parler,

jamais intervenir. Leur douleur, leurs pas en avant, leurs

pas en arrière… tout cela leur appartient, et non à toi.

Il marque une pause.

— Et ce que cela t’apporterait… ou t’enlèverait, n’est

pas à prendre à la légère.

Hum… j’aurais dû me douter de la réponse. J’avais

juste besoin de l’entendre, je crois. Dans cette obscurité, la lumière prend forme. Un visage se devine, pas net, juste assez pour me troubler.

Je repense à ses mots : ceux avant toi. Tous ceux

passés ici.

— Je ne suis pas le premier ? Tout le monde passe par

ce choix cornélien ? Cette… frontière ?

— Tu es loin d’être le premier, répond-il. Et oui, tous

y font face.

Étrangement, ça me rassure. Je ne suis pas seul, ou

du moins… pas le seul à être passé par là.

C’est… c’est quoi encore ? Une vibration m’entoure

soudainement. Faible, lointaine. Dois-je lui demander ?

Non, pas encore. Je veux savoir autre chose avant. Une

question qui me hante.

— Quand tu t’es absenté… c’était pour voir quelqu’un

d’autre ? C’était… ma femme ?

La voix répond calmement :

— Oui, c’était pour accueillir une autre personne.

Mais je ne peux point te le dire.

— PUTAIN ! Pourquoi ne pas me répondre ?

Je sufoque, ou j’ai l’impression de sufoquer. C’est

trop.

— Comment veux-tu que je choisisse ? Je ne peux pas

partir en paix sans savoir si elle va bien. Et je ne peux

pas revenir… si… si elle n’est plus là…

Rien pour me rassurer. Tout va trop vite.

Il y a quelques heures, je marchais dans la montagne.

On rigolait. On pensait au dîner au chalet, aux parents

lundi… À ce qu’on allait leur annoncer… Leur… dire pour…

Je… je ne sais plus quoi faire.

Je me calme un peu, et j’ai envie de te dire un petit

mot… même si tu ne peux pas m’entendre. Je ne sais pas si je pourrai te revoir, ou même te reparler.

— Élise… mon amour… si tu pouvais m’entendre… Je

vais bien. Je ne ressens rien. Aucune douleur. Je suis

juste inquiet pour toi. J’espère que tu vas bien, que tu es entourée. J’espère que tu es rentrée. Je t’ai aimée avec passion. Je t’aime d’un amour tendre. Je t’aimerai

jusqu’à ce que toutes choses prennent fin.

Le silence revient, mais diférent, moins oppressant.

La vibration est toujours là, pourtant, lointaine, comme

un murmure. Son visage devient plus net. Ses yeux. Sa

bouche. Et quelque chose se serre en moi. Il m’est

familier. Non… j’hallucine. Ce n’est qu’une imagination.

— J’ai besoin de temps, dis-je.

La silhouette incline la tête, brusquement, comme

appelée ailleurs.

— Je dois te laisser. Tu n’es pas encore prêt.

Et il disparaît.

Cette fois, ça me va. Le noir me berce. Le silence ne

me fait plus peur.

Peut-être qu’il lit mes pensées. Ou peut-être que je me

rassure tout seul. Aucune importance. J’ai besoin d’un

souvenir qui réchaufe. D’une pause après tout cela. D’un refuge. D’une lumière à moi.

Hum… j’en ai un, où toute ma famille et mes amis

sont réunis.

Notre mariage.


Retrouvez la suite du livre sur Amazon ou directement sur le site.

Merci d'avoir pris le temps de lire les trois premiers chapitres.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.
Évaluation: 0 étoile
0 vote